FORUM in Health – Connected bodies

Vers un homme augmenté?/ Towards an augmented body?

Frise temporelle, Dr Mélanie SustersicIllustration: Frise temporelle, Mélanie Sustersic (La Norme du corps hybride, Harmattan, 2015)

L’hybride soulève des controverses, car si la reconstruction et l’amélioration du corps de l’homme semble souhaitable, une aide fournie à un public handicapé pour communiquer, son augmentation soulève des questions bioéthiques, au sujet des limites corporelles et de la définition même de l’humain.

La refabrication de l’espèce humaine, cybernétique, génétique, ou la domination des robots incarnée par les progrès en intelligence artificielle, réveille des craintes épidermiques ou ataviques de fin du monde, d’effacement de l’espèce humaine, au mieux d’émergence de société technocratiques. Quels sont les contours, les enjeux, les limites de cette interaction entre corps humain et technologies ? Ces craintes sont-elles fondées ?

La critique du progrès interroge «pourquoi les hommes combattent-ils pour leur servitude comme s’il s’agissait de leur salut ?» (Deleuze et Guattari). La technologie, vendue par les discours publicitaires en tant que techniques pour améliorer le soi, est un moyen détourné d’accéder à l’éternité, en donnant naissance à des produits questionnables, illusoires, mensongers. Le contexte des technosciences, de production des savoirs et des outils, la fabrication d’une vérité scientifique, suit une logique de marché dans une perspective de «biopouvoir» (Foucault), de contrôle sur la vie.

La question sur l’hybride nous ramène finalement à la question sur l’humain, l’examen de son corps, sa corporéité, sa façon d’organiser le vivant, d’imaginer, son désir, ses frustrations, ce qu’il ne comprend pas, son sacré (qui n’est pas forcément religieux).

La réalisation hybride doit trouver un sens éthique, en respect de la réalisation d’une véritable ontologie, d’une corporéité neuve, pour le patient ; et ne se faire qu’à certaines conditions, du principe de réversibilité ontologique de la chair, d’une tradition de phénoménologie – il n’y a pas de touchant sans être touché -, il existe une corrélation étroite entre le praticien opérant un acte et le patient recevant cet acte ; d’un respect du ressenti de l’expérience hybride vécue des individus. La modification du schéma corporel implique non seulement l’aspect physiologique du corps humain, mais également psychologique, d’une identité, d’un regard à l’autre, du regard de l’autre sur soi, d’une plasticité cérébrale, une perception neurologique et émotionnelle.

Nous pouvons recourir aux interfaces, aux objets connectés, aux machines intelligentes, mais l’humain, pour son bien-être, ne doit pas se trouver isolé, aliéné, coupé de la situation de communication verbale et non-verbale (regard et espace interactionnel, toucher, corps en mouvement, geste, structure et perception du temps, métacommunication et propriétés non-phonémiques). Les technologies doivent se placer au service de la situation de communication, digitale et analogique, d’un humain toujours en interaction à un autre humain.

Au-delà du contexte normatif, l’hybride doit incarner une identité (trans)corporelle, une troisième catégorie, des techniques du soi inexplorées, une herméneutique du sujet – même s’il refonde d’autres normes juste derrière (repenser les dichotomies normal/pathologique, nature/artifice, homme/femme, humain/inhumain). Que l’inventivité scientifique aille dans cette direction. Gardons cependant en tête que nous connaissons encore peu de l’adaptation réelle du cerveau aux modifications hybrides, et très peu de la modification du schéma corporel, que ce soit au sujet de la différenciation de la plasticité neuronale, du temps entrepris, de ses marqueurs (comme la douleur par exemple) ; autant de facteurs qui ont un impact direct sur les possibilités de rééducation et les nouvelles conditions de vie.

A l’inverse d’un corps subjectivé par le biopouvoir, le corps hybride doit contribuer à éclairer la critique sur le caractère arbitraire des normes corporelles, qui façonnent le corps bioculturel de l’homme en société. Il est indispensable de ne pas oublier que tout analysable peut-être subverti et que le devenir de l’homme n’appartient qu’à lui, entre imaginaire et réalité, entre biologie et culture, la condition de son bien-être, libre à lui, entre recherche, connaissance, bioéthique et progrès, d’en redessiner les frontières.

Judith Nicogossian, docteur en anthropologie bio-culturelle

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