Evolution, cyberthéorie et transhumanisme _ ou théorie du cyber-anatomique (Nicogossian, 2013)
« L’organisme humain est d’une inefficacitĂ© scandaleuse. Au lieu d’une bouche et d’un anus qui risquent tous deux de se dĂ©traquer, pourquoi n’aurait-on pas un seul orifice polyvalent pour l’alimentation et la dĂ©fĂ©cation ? On pourrait murer la bouche et le nez, combler l’estomac et creuser un trou d’aĂ©ration directement dans les poumons – ce qui aurait dĂ» ĂȘtre fait dĂšs l’origine… » (Burroughs, 1959)
On considĂšre que lâhomme nâest arrivĂ© quâĂ un stade prĂ©liminaire de son dĂ©veloppement ; ainsi connaĂźtrons-nous prochainement sa version 2.00. Le terme « transhumanisme » est symbolisĂ© par « H+ » (anciennement « >H »), souvent employĂ© comme synonyme d’« amĂ©lioration humaine ». La croyance en lâĂ©mergence du posthumain et de lâhybride mi-homme mi-machine est la pierre angulaire des thĂ©ories cyber. En 2002, la National Science Fondation publiait un important rapport intitulĂ© Converging Technologies for Improving Human Performance auquel ont participĂ© plus de 60 scientifiques. Chacun des articles contenus dans ce rapport vise explicitement lâoptimisation de lâune ou lâautre des capacitĂ©s humaines : mĂ©moire, rĂ©flexes, sensibilitĂ©, rĂ©sistance au stress ou force physique.
Les dĂ©buts des associations posthumaines remontent en fait encore plus loin, au milieu du XXe, avec la sociĂ©tĂ© des entropistes par exemple, et sont marquĂ©s par deux Ă©vĂ©nements majeurs : la crĂ©ation de la World Transhumanist Association (WTA) et le rapport NCBI, qui est une Ă©laboration futuriste de sociĂ©tĂ©s technocratiques Ă venir, dont le mot dâordre est le progrĂšs nanobiotechnologique, et qui pratique la convergence entre nanotechnologies, sciences cognitives, biologie et informatique (Roco, 2002)[2] On peut en effet y entrevoir une forme contemporaine de biopouvoir lequel constitue la domination diffuse quâexerce le savoir (scientifique ou autre) sur les individus qui sây auto-assujettissent. Dans une sociĂ©tĂ© oĂč la performance et le dĂ©passement de soi sont dâores et dĂ©jĂ la norme, lâindividu devient de plus en plus enclin Ă se façonner lui-mĂȘme Ă lâaide de chirurgies, de musculation, de psychotropes, de diĂštes, etc. La voie sâouvre ainsi sur des transformations corporelles beaucoup plus radicales comme celles proposĂ©es par les chercheurs membres de la WTA. FondĂ©e en 1998 par deux philosophes, cette association regroupe actuellement 4000 chercheurs militant en faveur dâune amĂ©lioration radicale du corps par le biais des technosciences. Non seulement ces chercheurs interrogent-ils, Ă lâinstar des thĂ©oriciens de la mĂ©taphore du corps humain en tant que cyborg, des distinctions telles que homme/femme, humain/machine ou nature/artifice, mais ils ambitionnent Ă©galement le remodelage concret du corps humain (Robitaille, 2008 : 108), dans une forme de nouveau principe plastique, le « cyber-anatomique ».
« Certains y voient une refonte ontologique radicale, les nouveaux constituants Ă©lĂ©mentaires Ă©tant le bit, l’atome, le neurone et le gĂšne (d’oĂč le slogan du « little b-a-n-g »), ou encore une sorte de version ultime du rĂȘve de maĂźtrise absolue par l’homme de la nature, la nature incluant cette fois tout, y compris l’homme lui-mĂȘme. » (Handler, 2009). Plus prosaĂŻquement, ce projet de convergences technologiques permet Ă©galement Ă lâEurope la promotion des synergences scientifiques, rassemblant toutes les disciplines. Les enjeux politiques en sont clĂ©s. Ainsi la publication du rapport amĂ©ricain (NBIC) a dĂ©cidĂ© lâEurope Ă sâexprimer elle aussi Ă propos des possibilitĂ©s ouvertes par la perspective dâune synergie scientifique, technologique et Ă©conomique destinĂ©e Ă donner vie Ă la sociĂ©tĂ© du futur. Dans le rapport du 2004 de la Commission europĂ©enne, Converging Technologies â Shaping the future of european societies, la notion de convergence sâĂ©largit Ă dâautres dimensions : Nano â Bio â Info â Cogno, mais aussi Socio â Anthro â Philo â Geo â Eco â Urbo â Orbo â Macro â Micro â Nano. Tout en considĂ©rant que « la vie quotidienne dans lâavenir des sociĂ©tĂ©s europĂ©ennes sera informĂ©e par la convergence des technologies » (Nordmann, 2004).
Qui sont-ils?
Ce sont des thĂ©oriciens, des chercheurs ou des artistes prĂ©sentant de grandes ambitions pour le futur des biotechnologies qui proposent les bases thĂ©oriques, empiriques et techniques de lâhybride (pour en citer quelques-uns: Cariani; Warwick; Roco; Stelarc, Massumi et al.; Mitchell; Dartnall; Kurzweil) ; ils prennent comme point de dĂ©part des textes prĂ©curseurs philosophiques ou scientifiques, se basant sur une idĂ©e mĂ©caniste de lâHomme-Machine (La Mettrie, 1748) ; ou sur une approche phĂ©nomĂ©nologique des sciences cognitives _ qui seraient anti-cognitives pour Merleau-Ponty ayant dĂ©fendu la conscience, le monde et le corps humain respectivement en tant quâobjet percevant, et mutuellement engagĂ©s (Merleau Ponty, 1976) ; ou ils partent de lâidĂ©e cybernĂ©tique de conquĂȘte de lâespace de lâhomme, et devant sâadapter Ă un nouvel environnement (Gray, 1995; Clynes & Kline, 1995 [1960]). LâĂ©mergence des formes cybernĂ©tiques posthumaines, illustrĂ©e chez lâhomme dâaujourdâhui, peut mener Ă des fantasmes de rĂ©union symbiotique entre lâhomme et son ordinateur (S. Mann), les incarnations cybernĂ©tiques radicalisent alors la dĂ©sincarnation corporelle, et inaugurent la rĂ©incarnation du corps de lâhomme dans la machine, ou rĂ©ciproquement lâhumanisation de la machine dans le corps de lâhomme fragmentĂ© et recomposĂ©.
Le philosophe Max More fondateur de lâinstitut Extropy a introduit le terme de transhumanisme dans son sens moderne, et en rĂ©dige ses principes philosophiques, avec son Ă©pouse Natasha Vita-More, confĂ©renciĂšre, designer et transhumaniste. Pour tous, le processus du progrĂšs technologique a dĂ©marrĂ© lentement, puis connaĂźt une Ă©volution exponentielle. Cette augmentation exponentielle fut rapidement nommĂ©e âLa loi de Mooreâ (Moore, 1965), qui est en fait une conjecture, a Ă©tĂ© exprimĂ©e par un ingĂ©nieur de Fairchild Semiconductor, un des trois fondateurs dâIntel. Gordon Moore constate que la complexitĂ© des semiconducteurs proposĂ©s en entrĂ©e de gamme doublait tous les ans Ă coĂ»t constant depuis 1959, date de leur invention, il postule donc la poursuite de cette croissance. Dans un article controversĂ© Ray Kurzweil Ă©tend la loi de Moore Ă lâĂ©volution de lâintelligence artificielle et lâhistoire de la technologie en rupture avec lâhistoire de lâhomme dans lâĂ©mergence du corps hybride et de la fusion entre âintelligence biologique et non-biologiqueâ (Kurzweil, 2001) : il propose un concept de la singularitĂ© technologique, selon lequel, Ă partir d’un point hypothĂ©tique de son Ă©volution technologique, la civilisation humaine sera dĂ©passĂ©e par les machines â au-delĂ de ce point le progrĂšs ne deviendra plus lâĆuvre que dâintelligences artificielles. Il induit des changements tels que l’environnement que lâHomme dâavant la SingularitĂ© ne peut ni les apprĂ©hender ni les prĂ©dire de maniĂšre fiable (Vinge, 1993; Kurzweil, 2005). Pour de tels thĂ©oriciens, le momentum de la singularitĂ© hybride se rapproche, encourageant les rĂ©flexions prĂ©liminaires suivantes chez ses adeptes : premiĂšrement, comment la nature mĂȘme de « lâexpĂ©rience » humaine pourrait-elle changer une fois quâune intelligence non biologique se sera imposĂ©e ? DeuxiĂšmement, quand le programme fort de lâIA et les nanotechnologies pourront crĂ©er Ă volontĂ© nâimporte quel produit, situation, environnement, quelles seront les implications pour la civilisation « humain-machine » ?) â effectivement le concept des retours accĂ©lĂ©rĂ©s (Kurzweil, 2001) nourrissent ces thĂ©ories du posthumain qui suppriment toute frontiĂšre entre vivant et inanimĂ©, lĂ oĂč « les circuits intĂ©grĂ©s fonctionnent exactement comme les bactĂ©ries ou les mammifĂšres » (Pracontal, 2002 : 89). Les transhumanistes, dâune tradition humaniste post-sĂ©culaire, proposent de redessiner de façon plastique lâhomme suivant un ensemble {humain; posthumain} rĂ©inscrivant les dichotomies cartĂ©siennes du normal/pathologique, corps/esprit, dans la recherche dâune extension de la longĂ©vitĂ© humaine, grĂące aux technologies (Agar, 2007). On parle alors de cyborguisation, dans une terminologie transhumaniste prĂŽnant les convergences de technologies cĂ©lĂ©brant la naissance de lâhybride. Les mĂ©thodologies positivistes cyberthĂ©oriques tentent de codifier une Ă©thique des systĂšmes robotiques sur comment amĂ©liorer lâintelligence artificielle par une rĂ©flexion philosophique, afin de promouvoir, ou non, des systĂšmes informationnels de valeur cyborg, faisant Ă©cho aux valeurs des systĂšmes « anthropo-technologiques ». Pour soutenir le postulat philosophique du posthumain, lâhomme hybridĂ© doit accepter une sorte de dĂ©terminisme technologique, qui a aussi de bons cĂŽtĂ©s, comme celui de dĂ©passer l’opposition entre nature et culture, genre et sexe, comme le dĂ©fendent le philosophe allemand P. Sloterdijk ou le transhumaniste N. Bostrom (Bostrom, 2005) ; tous deux sâenthousiasment de ce type de transformations liĂ©es au devenir dĂ©terministe hybride.
En corollaire, les recherches thĂ©oriques et pratiques gravitent autour dâorganismes universitaires comme lâUniversity of Reading (Warwick, 2002), le Tsuyama National College of technology (Onishi, Arai et al., 2003), le Massachussets Institute of Technology (MIT) a organisĂ© en mai 2007 un colloque rĂ©unissant 900 participants, « Human 2.0 – new minds, new bodies, new identities », lâAPL, la Singularitry University qui forment les spĂ©cialistes de la NBCI, la confĂ©rence LIFT Ă GenĂšve sâinterroge chaque annĂ©e sur les effets de la technologie, les transformations du corps humain, etc. De mĂȘme, des organisations militaires financent massivement ces recherches, et plus particuliĂšrement celles de lâaugmentation des capacitĂ©s humaines, des sciences cognitives, de la neurologie et de la robotique (Vinge, 1993; Brooks, 2002; Roco, 2002; Stock, 2002; Coker, 2004; Kurzweil, 2005). Si certains sâinterrogent encore sur le progrĂšs scientifique et le potentiel rĂ©el des sciences technologiques Ă changer lâespĂšce humaine, au sujet du caractĂšre autoĂ©volutionniste, comme par exemple Ă la confĂ©rence Art of the biotech era, oĂč le directeur des actes du colloque interroge : « est-ce que lâĂ©volution de la forme humaine est possible ? Si câest possible, est-ce que lâĂ©volution du corps humain est nĂ©cessaire ? Si câest possible, est-ce quâelle doit ĂȘtre assistĂ©e par les humains eux-mĂȘmes ? » (Pandilovski, 2008, notre traduction) ; dâautres artistes affirment dĂ©jĂ la transformation performative du corps : « Nous sommes en train de gĂ©nĂ©rer une nouvelle espĂšce homo pour laquelle lâextension de la vie est un des composants » (Moura & Pereira, 2004, notre traduction). En 2013 Google devient un architecte majeur de la rĂ©volution NCBI en parrainant la Singularity University, il soutient activement le transhumanisme; alors que Ray Kurzwel, le pape du transhumanisme, est lui-mĂȘme embauchĂ© par Google en tant quâingĂ©nieur en chef afin de faire du moteur de recherche la premiĂšre intelligence artificielle de l’histoire. DĂ©but 2013 Microsoft signe le dĂ©veloppement des interfaces haptiques en ligne ce qui donne le coup de dĂ©part du Cybersexe, le branchement de l’auto-Ă©rotisme en interface cerveau-machine, nĂ©cessitant un ordinateur, un casque oculaire et une combinaison.
LâaccĂšs matĂ©rialiste Ă l’Ă©ternitĂ©
Lâaugmentation hybride, dans son projet dâautoĂ©volution, continue de vĂ©hiculer le mythe de la transcendance Ă©ternelle du corps humain [8], symptĂŽmes religieux, car rĂ©vĂ©lateurs dâune recherche dâĂ©ternitĂ©. On retrouve ce discours dâĂ©ternitĂ© en cybernĂ©tique, oĂč le cyborg est lâhomme amĂ©liorĂ© qui accĂšde Ă la vie Ă©ternelle grĂące au matĂ©rialisme des techniques, et qui se prolonge dans lâau-delĂ dâun possible aprĂšs-jugement dernier (qui marque de toute façon, dans une terminologie judĂ©o-chrĂ©tienne, la fin de lâespĂšce humaine et des structures bio-socio-culturelles que lâon connaĂźt sur terre, pour adopter une nouvelle structure et organisation du « paradis » biosociĂ©tal de lâange). Alors, si lâhybride devient une solution mĂ©liorative de lâhomme, que fait-on de lâhomme non hybride ? Il est repensĂ© en terme axiologique dâinfĂ©rioritĂ©, dans la relation homme-hybride, dĂ©ficient face aux systĂšmes de normes nouvelles : plus lent, moins intelligent, son corps est moins rĂ©sistant, ses informations sont transmises de façon moins rapide, ses moyens de communication sont pauvres ; il est moins apte Ă survivre dans les nouvelles conditions dâenvironnement technoscientifique. De lâhomme augmentĂ©, le tout corporel a Ă©tĂ© manipulĂ©, il acquiert des propriĂ©tĂ©s mĂ©lioratives pour vivre plus longtemps, plus capable, plus Ă©ternel, plus fort, plus « beau » â au regard de toute une sĂ©rie de critĂšres normatifs â, plus fonctionnel, pour ĂȘtre plus fort, plus vĂ©loce, pouvoir voler. Et, pour ce faire, les technologies et techniques bioniques, neuronales et gĂ©nĂ©tique assurent la transformation salvatrice du corps. Le topos du prolongement de lâespĂšce humaine, sous lâangle dâune terminologie matĂ©rialiste, serait donc le corps hybride, la « techno-nature » (Simondon, 1989 [1958]; Citton, 2005).
Le Human Brain Project, projet de recherche de l’Ecole Polytechnique FĂ©dĂ©rale de Lausanne, qui sâoccupe dâune simulation du cerveau humain sur des super-ordinateurs, qui a notamment reçu le prix de un billion dâeuros de lâUnion europĂ©enne en janvier 2013, afin de comprendre les mĂ©canismes fonctionnels du cerveau humain et dâĂȘtre capable d construire un cerveau artificiel _ lance d’autres projets scientifiques nous emmenant vers une civilisation transhumaniste…. En 2013 certains des travaux de University of Antarctica font jour, sympathisants des transhumanistes parle du Projet Lazarus, ils sont dĂ©jĂ en cours, dans le but non seulement de tĂ©lĂ©charger la conscience dâune personne sur un support non organique, mais Ă©galement de faire revenir des morts Ă la vie, pourvu que lâon dispose dâinformations suffisantes sur leur cerveau et sur leur vie.
DĂšs lors, selon les imaginaires, un Jugement dernier aura lieu ou non entre les humains non-augmentĂ©s et ceux augmentĂ©s, lâespĂšce humaine ayant obligatoirement et prochainement Ă faire face Ă une sorte de tri. Ce dernier combat aura lieu de façon plus ou moins radicale. TantĂŽt elle disparaĂźtrait de la surface de la terre â Vinge par exemple prĂ©sage la fin relativement imminente de lâespĂšce humaine : « dans trente ans, nous aurons les technologies nĂ©cessaires pour crĂ©er des intelligences super-humaines. TrĂšs rapidement, aprĂšs cet Ă©vĂ©nement, lâĂšre humaine sera terminĂ©e » (Vinge, 1993). TantĂŽt elle deviendrait esclave de lâintelligence artificielle â Bostrom introduit le concept de « risque existentiel » dĂ©fini en tant que « risque existant quand une issue adverse soit annihilerait la vie intelligente originaire de la Terre, soit rĂ©duirait de façon permanente et drastique son potentiel » (Bostrom, 2005)[9]. Dâautres, enfin, assurent pouvoir continuer de vivre en toute harmonie entre « augmentĂ©s » et « non-augmentĂ©s », sans gĂ©nĂ©rer des guerres de pouvoir gĂ©nocidaires (Warwick).
Pour G. Stock, et en dĂ©pit de sa sympathie pour le mouvement transhumaniste visant Ă redessiner lâhumain, il faut ĂȘtre sceptique quant Ă la faisabilitĂ© technique et lâappel massif en faveur de la cyborguisation. Pour lui, la technique dâaugmentation du posthumain sera gĂ©nĂ©tique, plutĂŽt que cyborguisation bionique du corps : dâici le XXIe siĂšcle, beaucoup dâhumains se retrouveront profondĂ©ment liĂ©s Ă des systĂšmes de machines, mais resteront biologiques. Pour Stock, les rĂ©els changements de notre forme et notre caractĂšre, en tant quâhumain, ne viendront pas des transformations du « cyberware », mais de la manipulation directe gĂ©nĂ©tique, du mĂ©tabolisme, et de la biochimie (Caplan, 2002). On hĂ©site entre lâ« homme clone » et lâ« homme bionique » (Legre, 2007b).
Si, pour lâinformaticien M. Resnick, il est primordial de dĂ©velopper une « Ă©thique de simulation » dans laquelle les principes de dĂ©centralisation et dâĂ©mergence sont requis Ă parler les choses « suffisamment vivantes » (Turckle, 1998), pour le moment lâĂ©laboration scientifique du posthumain est encore sous Ă©tude scientifique. Effectivement, avant de dĂ©cider du sort de lâhumain, de façon plus prosaĂŻque, le posthumain attend encore quelques paramĂštres assez importants, propriĂ©tĂ©s artificielles, comme celle dâĂ©mergence, la vie spontanĂ©e, ainsi que de la parole spontanĂ©e (sur lesquelles des informaticiens et roboticiens comme Resnick et Brooke du MIT travaillent), mais aussi dâune pĂ©dagogie Ă©ducative (Turckle, 1998) ; R. Picard, codirectrice du dĂ©partement « Things that think » (en français « Les choses qui pensent »), travaille sur l’analyse et le codage exhaustifs des expressions du visage afin d’amĂ©liorer les communications homme-machine (Aziomanoff, 2007), etc. On attend Ă©galement beaucoup de la modĂ©lisation du cerveau et d’une dĂ©couverte exacte de ses zones cĂ©rĂ©brales. Etc. etc.
Argument médico-scientifique
Lâouvrage de vulgarisation scientifique de Pracontal (Pracontal, 2002) concernant les chances rĂ©elles de « lâhomme-prothĂšse » semble dĂ©jĂ bien dĂ©suĂštes : non seulement beaucoup de progrĂšs ont Ă©tĂ© fait en matiĂšre de prothĂšse, mĂȘme si lâexpression demeure violente, mais il existe de plus en plus dâinterfaces amĂ©liorant les fonctions humaines, la mĂ©moire, lâintelligence, la vĂ©locitĂ© de calcul et le dĂ©placement Ă travers lâespace (le rĂ©seau), la rĂ©sistance temporelle et matĂ©rielle ; de mĂȘme les composants implantables, pour ne pas parler dâorganes (artificiels), sont interchangeables, Ă souhait. Ces pratiques scientifiques axent leurs recherches au niveau de lâamĂ©lioration biotechnologique du corps humain, parlant parfois dâune version 2.0 de lâhumain, et dâautres fois anticipant une version 3.0 prĂ©vue pour 2030 (Kurzweil, 2005). En cybernĂ©tique, la grande frĂ©quence dâapparition de corps cyborg entraĂźne des ruptures Ă©pistĂ©mologiques rĂ©currentes avec le corps humain, signant lâavĂšnement de nouvelles unitĂ©s dâhumain, de post-humains (Cariani, 1991; Brooks, 2002; Mitchell, 2003; Warwick, 2003; Kurzweil, 2005), et ceci grĂące Ă lâintervention dĂ©terminĂ©e des biotechnologies. De tels constat sont soutenus par des Ă©noncĂ©s relatifs performatifs au mythe de la technologie, suivant lâaxiome « Nous sommes tous des Stelarc maintenant » (A. et M. Kroker dans Smith, 2005), ou « nous sommes en train de devenir des cyborgs ! » (Kurzweil, 2004). La reconnaissance unanime de la capacitĂ© dâimaginer et de la crĂ©ativitĂ© est fondamentale dans la science et la technique : « La devise des chercheurs de la sociĂ©tĂ© informatique amĂ©ricaine Xerox est : la meilleure façon de prĂ©dire ce que sera demain, câest encore de lâinventer » (Maestrutti, 2006).
Les pratiques dâaugmentation plastique du corps de lâhomme se gĂ©nĂ©ralisent Ă tous les secteurs de la mĂ©decine, cybernĂ©tique et chirurgie plastique. La transformation du corps de lâhomme est dĂ©jĂ effective, des personnes sont raisonnablement appelĂ©es « cyborgs », Oscar Pistorius, Aimee Mullins, Jesse Sullivan, « le premier homme bionique » du professeur T. Kuiken du Revolutionizing prosthetics, le Rehabilitation Institute Chicago du dĂ©partement du Pentagone DARPA, et Claudia Mitchell, sa « premiĂšre femme bionique », ou encore les implants et nouveaux systĂšmes hybrides de Kevin Warwick, « I, cyborg ». Le Pr Warwick met au point de nouveaux systĂšmes dâhybridation conjuguant ces techniques, une sorte de nouvelle bionique utilisant des cerveaux biologiques clonĂ©s sur des systĂšmes robotiques (voir son projet 2008 du Rat Brain). Leur diffĂ©rence rĂ©side dans la nature du corps handicapĂ© Ă reconstruire, contre le corps « normal » Ă augmenter. Ces corps prĂ©curseurs de la bionique, les premiers dans lâhistoire de la mĂ©decine plastique et neurologique et de la cybernĂ©tique sur lâhomme, ont Ă©tĂ© branchĂ©s Ă un appareillage externe utilisant les interfaces hybrides humain/machine, ou encore plus spĂ©cifiquement celles du cerveau/machine. Le laboratoire Clinatec, centre de recherche biomĂ©dicale multi-projets orientĂ© sur lâĂ©laboration de traitements innovants pour les maladies cĂ©rĂ©brales et neurodĂ©gĂ©nĂ©ratives, issu dâun partenariat entre le CEA, le CHU de Grenoble et lâInserm, se retrouvent pour dĂ©velopper “la mĂ©decine rĂ©gĂ©nĂ©rative”. LĂ -bas, le “patient volontaire” (date de dĂ©part arrĂȘtĂ©e Ă fĂ©vrier et mars 2013) se voit implanter, de façon assez invasive, dans le cerveau des nanotechnologies chargĂ©es de le guĂ©rir. De mĂȘme ce laboratoire relance les Ă©tudes de la stimulation cĂ©rĂ©brale profonde, par implantation d’Ă©lectrodes dans le cerveau pour y envoyer du courant Ă©lectrique de haute frĂ©quence, qu’avait entrepris le physiologiste hispano-amĂ©ricain Delgado des annĂ©es 1940 aux Etats-Unis avec son “stimoceiver”. Sur le plan Ă©thique la neurostimulation apparaĂźt en position liminale entre outil au service de la maladie d’Alzheimer et vĂ©ritable outil de contrĂŽle, pouvant ĂȘtre utilisĂ©e pour modifier la pensĂ©e et/ou le comportement. Delgado s’est intĂ©ressĂ© ensuite Ă la stimulation Ă©lĂ©ctro-magnĂ©tique, moins invasive, rebaptisĂ©e rĂ©cemment stimulation magnĂ©tique transcrĂąnienne (Snyder, Devlin, Persinger), Ă©voquant la possibilitĂ© de contrĂŽler tous les cerveaux Ă distance (Persinger, 1995).
LâomniprĂ©sence du posthumain parlant le rapport de lâhomme avec la technologie souligne dĂ©jĂ un certain penchant en faveur dâune Ă©conomie technoculturelle et en une transformation technoculturelle de la biologie du corps de lâhomme. Si les discours qui dĂ©fendent et promeuvent la vie artificielle (OGM, IA, IsHM) lient l’actualisation adaptative, impĂ©rative, de l’humain, aux nouvelles conditions technologiques de l’environnement naturel, industriel et technologique (pollution ; informatique ; vĂ©locitĂ© Ă©lectronique ; stock dâinformations important ; conquĂȘte de lâespace ; etc.), il existe aussi toute une littĂ©rature Ă©thique critiquant, observant, tentant de rĂ©guler cette vie artificielle encore expĂ©rimentale, bien quâelle ait dĂ©jĂ des applications concrĂštes Ă©tendues Ă notre vie quotidienne, pour ne citer que les interfaces hybrides cerveau-machine, les RFID, les OGM par exemple. Comme le souligne Ă juste titre le philosophe des sciences Jean-Pierre Dupuy, le projet philosophique qui sous-tend les technosciences â projet stipulant que tout corps vivant est reprogrammable â produit un impact sur lâĂ©laboration de normativitĂ©s, sur ce quâun humain devrait ĂȘtre. Nous traiterons les aspects de la cyber-critique dans une prochaine poste, dĂ©fendant cette fois-ci la conscience et les valeurs humanistes de l’homme, Ă l’encontre du dĂ©passement et/ou du prolongement de celui-ci dans la machine. L’approche biologique du corps humain retire l’esprit, l’Ăąme et la pensĂ©e de son aspect gravitationnel, de son interaction mĂ©taphysique, aux choses aux sujets, Ă l’environnement, aux origines, Ă l’autre, Ă soi-mĂȘme, rĂ©duisant l’esprit, l’Ăąme, la pensĂ©e, le corps, la maladie Ă une fonction et Ă un symptĂŽme. Ce qui conduit Ă la rĂ©ification de l’humain, Ă©lĂ©ment d’analyse particuliĂšrement saillant dans cet univers hybride corps/techniques/technologies, au lieu de considĂ©rer le sujet dans son ensemble, et Ă tenir compte de l’intĂ©rĂȘt du sujet pris dans sa globalitĂ©.



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