Le cerveau cognitif 1/4

Quoi de si spécial dans mon cerveau?

bonneLynch version Jude

Un matin, en ouvrant les yeux, j’avais encore en tête des rêves d’étoiles de galaxies et de lumières avec des sensations si réelles, un peu étranges, je me sentais à la fois ici et là-bas. Dans ma nuit j’avais parlé en Mandarin avec un vieux sage ! J’avais survolé des villes, voyagé à travers le temps, l’espace, jeune et invincible … Les cheveux au vent, je m’étais transformée en fille de l’air [1] connectée à l’univers. (J’ai aussi passé un moment avec le voisin d’en face à manger une glace au jardin d’enfants. No comment.) Après avoir ouvert les yeux, j’ai donc été un peu déçue, de sentir mon corps assoupi de retour sur le matelas, de redécouvrir ma piaule,  minuscule, d’un petit immeuble parisien du XIXème arrondissement, rien à voir avec la Shanghai Tower et le bruit de la rue. Puis tout à coup, j’ai regardé autour de moi et j’ai eu la sensation béate, d’être encore, aussi, celle de mes nuits [2]

J’ai remarqué que je pouvais changer d’émotion juste en déplaçant mon regard : d’un vase que m’avait offert mon ex (= mépris frustré) à l’image de mon compagnon  (excitation joyeuse). En découvrant mon bouton de fièvre je me suis donnée des indications à voix basse « tu es belle, tu es belle » ou encore, pour oublier ma petite névrose de l’araignée « tu es forte, tu n’as rien à craindre »! De même, aux toilettes, j’ai trouvé une image où partir ! J’ai bravé les eaux troubles aux senteurs océanes (un peu fortes), d’eucalyptus. Bon il y a mieux que la boîte du canard WC pour rejoindre l’ailleurs… 

Je n’avais donc pas perdu l’ensemble des superpouvoirs qui animaient mes activités nocturnes… Sauf que me pouvoirs n’étaient pas aussi libres que la nuit, dans la journée, ils buttaient sur l’actuel, et je devais alors utiliser des techniques pour éviter ces obstacles.

En sortant du poster j’ai réalisé que je n’avais plus de papier toilette et je me retrouvais vraiment embêtée, presque paralysée, preuve une nouvelle fois que mon cerveau produisait des commandes émotionnelles à des situations fabriquées, conditionnées. L’entendement culturel de devoir posséder du papier toilette est externe à mon corps et une barrière pour l’esprit ! Je devais me libérer, inventer autre chose ! Je me suis regardée dans le miroir du lavabo, entre les projectiles épars des petites gouttes de dentifrice et des traces de doigt et je me suis posée cette question à voix haute : dis-moi Marguerite, y a-t-il quelqu’un là-dedans ? Qu’est-ce que c’est ce cerveau ?

[1] Pour des lecteurs possédant un cerveau masculin, aimant voler au-dessus des villes ou courir nu dans la forêt. N’ayant pas peur des voyages interstellaires et n’aimant pas les aboiements des chiens. De 30 à 40 ans, élégants, intelligents, riches et beaux. Mon email : lecerveaudemarguerite@lemonde.com.

[2] Et aussi plus tard en recroisant Lolo mon voisin d’en face je me suis posée ces deux questions – mais ça nous intéressera pas vraiment dans cet article – est-ce que lui aussi garde une trace mnésique de la petite glace parfum framboise qu’on a partagée sur le toboggan ?


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Le cerveau technique 2/4

Une intervention du cerveau? OK. Je survis ou… Adieu Marguerite?

Tachisme_fond blanc

Houlala lalala. Tout a commencé, en début d’été, comme une belle histoire d’amour. Je rencontre Manolo le mois dernier, en conférence. Il est beau, il sent bon, il est hispano-canadien, parle 3 langues : espagnol, français et anglais ! Manolo est un mélange suave de fleur d’érable et de connaissances culturelles. Je le rejoins à Madrid au printemps, pour partager des tapas, la paella géante de Caxto, des éclats de rire et du bon vin.

L’avion survole, de ses réacteurs puissants, le flux migrateur de milliers d’hirondelles, et j’imagine l’appel magnétique ancestral des tortues géantes suivant leur voyage sous-marin pour arriver sur des destinations précises, les plages de ponte, comme l’île de Boa Vista au Cap-Vert.

Il m’accueille à la sortie du terminal, le regard fier, le cheveu brillant, le port altier, la bouche en cœur. « Marguerite, te quiero. » Le rêve. Nous arrivons en ville par la navette de l’aéroport, et il m’emmène flâner en bordure d’un parc. Ses yeux verts brillent et m’éclairent de leur excitation joyeuse, de m’avoir avec lui, son cœur bat la chamade, il chantonne, il me tient par la main.

Moi, je suis très contente, mais j’ai un peu mal au ventre. Un peu, puis de plus en plus. Assez rapidement, après quelques rues traversées, une douleur intense et inédite. Je m’arrête, ne pouvant plus marcher. Puis, plus rien.

Lui ? Il m’embrasse fougueusement et me tient dans ses bras. Il me dira plus tard, qu’il m’a sentie lui échapper et glisser au sol. Un peu surpris de l’effet qu’il me faisait… En fait, une syncope brutale m’avait terrassée !

Je me réveille à genou, secouée par des convulsions. Rêves étranges, j’étais dans un au-delà d’où je voulais m’échapper, assaillie d’esprits dans un vacarme sonore, une cacophonie de voix. Je me sens paradoxalement d’humeur ludique (il faut savoir qu’étant plus jeune j’aurai tout donné pour avoir l’appendicite, un appareil dentaire et porter des lunettes). Je suis bien contre le torse protecteur de Manolo, sans lequel je me serai écrasée contre le bitume, agenouillée au milieu de la rue. Je le regarde… ha, on dirait qu’il panique un peu, le sourire crispé, le regard, virant de droite à gauche, au bord des larmes.

Un couple madrilène s’arrête, appelle le SAMU, on m’examine, m’allonge, m’hospitalise en urgence. Qui dit convulsion dit problème neurologique, prise de sang, IRM, et biopsie. Le lendemain, on m’annonce une petite tumeur du cerveau bénigne, qu’il faut opérer. Ma vie bascule.

Le service neurologique de l’hôpital de Madrid est très joli. Pendant cinq jours, je mène des recherches sur la chirurgie du cerveau, son histoire, ses pratiques et ses techniques.

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Le cerveau magique 3/4

Marguerite a des ailes!

Séquence film_femme bleue & protheses

Je me lève, mal réveillée, titube, jette un œil dans le miroir ! Mon reflet. Haaa. J’ai des ailes !!! Mon épicanthus – trace de mes origines asiatiques – tente de s’écarquiller un peu au-dessus de paupières gonflées – ayant abusé du bon Bourgogne partagé avec des amis, de la veille au soir …

Je faillis trébucher, les pieds traitreusement pris dans ma bretelle de soutien-gorge, dérape sur le parquet, me rattrape in extremis. C’est pas possible, ce n’est pas moi ! Qu’est-ce que je vais faire ? Je n’ai même pas la place de les ouvrir chez moi ! Ça va être cool dans le métro ! Je vais y aller en volant au boulot ? Que s’est-il passé ? Je ne comprends pas. Je me dirige vers la salle de bain, agitée, en essayant d’ouvrir les yeux et émettant des sons, quasi-inaudibles. Mes ailes me gênent pour me maquiller.

Je me souviens, cette nuit, j’avais cette paire d’ailes, pour traverser les océans, ivre de liberté, Tokyo, Sydney et Nouméa, les îles du Pacifique sud ! Il y a quelques heures à peine, je portais un kimono court, un peu transparent, et je volais ! Mais comment se fait-il que j’ai gardé mes ailes ? C’est quoi ce b* ? Je suis encore endormie ou quoi ?

Un communiqué de Santé, arrive à 9.20, après le café, que je bois debout car je ne peux plus m’asseoir. Entre temps j’ai essayé de les dévisser mais impossible, ce n’est pas un canular, elles font bien parties de moi, hybridées à ma chair. Quoi ??? Des chercheurs ont découvert que nous pouvons nous diminuer ou nous augmenter pendant le sommeil ! Jusqu’à présent nous apprenions et oubliions pendant notre sommeil, dépendamment de ses phases : soit lent léger et paradoxal, pour un état favorable à la plasticité cérébrale et à la consolidation active de la mémoire ; soit lent et profond, pour permettre une forme d’oubli nécessaire et éviter une suraccumulation de souvenirs jour après jour. Ors, une mutation s’observe depuis peu : nous pouvons garder les symptômes du rêve de la nuit, devenue aussi importante que le jour, et à travers laquelle il est donc recommandé d’agir très précautionneusement.

J’ai toutes ces phrases se mélangeant en tête, entendues si souvent :

  • tu n’es pas rationnelle me dit ma meilleure amie !
  • tu n’es pas rationnelle, me dit mon père !
  • tu n’es pas rationnelle, me réponds cruellement la bouche aimée.
  • arrête de rêver ! Ça ne te mènera nulle part… Mais ! tu m’écoutes quand j’te parle ?

Rubbish, comme dirait les anglo-saxons. Les s* ils m’ont menti. Nous savons enfin que l’imaginaire est aussi important que la réalité… Chacun connait cette zone moyenne où les songes nourrissent nos pensées et où nos pensées éclairent nos sens ! Je suis une dormeuse éveillée, une rêveuse lucide ! J’ai tout pouvoir ! Haaa ah … je tombe dans les pommes.

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Un feuilleton en santé: Du gène à l’octet

Entre santé et science-fiction … une bio-anthropologue nous propose, par le biais d’une série originale en 4 épisodes, illustré par l’ingénieur INSA Romain Bulteau, d’explorer les devenirs possibles d’un monde où la technologie aurait progressivement remplacé l’humain, ainsi que les impacts de ce nouveau paradigme sur la nature même du soin.

Au gré de sa réflexion teintée d’anticipation, Judith Nicogossian nous offre de reconsidérer les choix qui s’offrent à nous et d’imaginer les futurs possibles du patient, du médecin et de l’hôpital.

« Du gène à l’octet », premier épisode de notre série, plante le décor et pose les règles du jeu. En effet, chaque épisode est introduit par une brève mise en situation dystopique, point de départ exploratoire de l’auteur, que nous vous proposons de découvrir sans plus tarder…

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Consulter Feuilleton Du gène à l’octet en ligne – accès libre

Expérience Patient 1/2

Collaboration avec la MGEN et le site MMMieux

RÉSUMÉ:
La santé, et la notion de bien-être (selon la définition de l’OMS de 1946), amène une série de questionnements sur le corps humain, et sur sa relation à la nature et à l’environnement – nous interrogeons ici l’impact des pratiques culturelles de santé sur le corps de l’homme, et plus particulièrement l’expérience du patient dans un contexte de médecine prédictive.

Expérience patient – La médecine prédictive 1/2

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Book release: La norme du corps hybride

I am delighted to announce the release of the book (in French) La norme du corps hybride, drawn from my thesis in Cultural and Biological Anthropology (QUT, Brisbane and CNRS, France). The book is nicely illustrated by the physician Mélanie Sustersic. You will find few illustrations as attachments.

The book addresses fundamental topics with regard to the impact technologies and techniques have on the human body in health, the so-called hybrid body. This book proposes to unravel the different representations of the hybrid body and the projects that underpin them. It questions a unity of the hybrid being without falling into a reductionist vision of the refabrication of the human body; and gives an account of the adaptive possibilities of the human to the hybridization phenomena.

Thence this work concerns the fields of French studies, Philosophy (epistemology of the human body, phenomenology of perception), Cultural and Biological Anthropology (body-object, body-subject, body-project, adaptability to the prosthesis and auto-evolution), Anthropology in Health (patient-carer relationship and the notion of well-being), Art (the figure of hybridity) and Gender studies (Intersexuality).

Thank you!

The book can be found on the following link

http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=50410

Kind Regard/ Cordialement

monde_mecanique

frise_temporelle_600

musee_histoire_nat

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FORUM in Health – Connected bodies

Vers un homme augmenté?/ Towards an augmented body?

Frise temporelle, Dr Mélanie SustersicIllustration: Frise temporelle, Mélanie Sustersic (La Norme du corps hybride, Harmattan, 2015)

L’hybride soulève des controverses, car si la reconstruction et l’amélioration du corps de l’homme semble souhaitable, une aide fournie à un public handicapé pour communiquer, son augmentation soulève des questions bioéthiques, au sujet des limites corporelles et de la définition même de l’humain.

La refabrication de l’espèce humaine, cybernétique, génétique, ou la domination des robots incarnée par les progrès en intelligence artificielle, réveille des craintes épidermiques ou ataviques de fin du monde, d’effacement de l’espèce humaine, au mieux d’émergence de société technocratiques. Quels sont les contours, les enjeux, les limites de cette interaction entre corps humain et technologies ? Ces craintes sont-elles fondées ?

La critique du progrès interroge «pourquoi les hommes combattent-ils pour leur servitude comme s’il s’agissait de leur salut ?» (Deleuze et Guattari). La technologie, vendue par les discours publicitaires en tant que techniques pour améliorer le soi, est un moyen détourné d’accéder à l’éternité, en donnant naissance à des produits questionnables, illusoires, mensongers. Le contexte des technosciences, de production des savoirs et des outils, la fabrication d’une vérité scientifique, suit une logique de marché dans une perspective de «biopouvoir» (Foucault), de contrôle sur la vie.

La question sur l’hybride nous ramène finalement à la question sur l’humain, l’examen de son corps, sa corporéité, sa façon d’organiser le vivant, d’imaginer, son désir, ses frustrations, ce qu’il ne comprend pas, son sacré (qui n’est pas forcément religieux).

La réalisation hybride doit trouver un sens éthique, en respect de la réalisation d’une véritable ontologie, d’une corporéité neuve, pour le patient ; et ne se faire qu’à certaines conditions, du principe de réversibilité ontologique de la chair, d’une tradition de phénoménologie – il n’y a pas de touchant sans être touché -, il existe une corrélation étroite entre le praticien opérant un acte et le patient recevant cet acte ; d’un respect du ressenti de l’expérience hybride vécue des individus. La modification du schéma corporel implique non seulement l’aspect physiologique du corps humain, mais également psychologique, d’une identité, d’un regard à l’autre, du regard de l’autre sur soi, d’une plasticité cérébrale, une perception neurologique et émotionnelle.

Nous pouvons recourir aux interfaces, aux objets connectés, aux machines intelligentes, mais l’humain, pour son bien-être, ne doit pas se trouver isolé, aliéné, coupé de la situation de communication verbale et non-verbale (regard et espace interactionnel, toucher, corps en mouvement, geste, structure et perception du temps, métacommunication et propriétés non-phonémiques). Les technologies doivent se placer au service de la situation de communication, digitale et analogique, d’un humain toujours en interaction à un autre humain.

Au-delà du contexte normatif, l’hybride doit incarner une identité (trans)corporelle, une troisième catégorie, des techniques du soi inexplorées, une herméneutique du sujet – même s’il refonde d’autres normes juste derrière (repenser les dichotomies normal/pathologique, nature/artifice, homme/femme, humain/inhumain). Que l’inventivité scientifique aille dans cette direction. Gardons cependant en tête que nous connaissons encore peu de l’adaptation réelle du cerveau aux modifications hybrides, et très peu de la modification du schéma corporel, que ce soit au sujet de la différenciation de la plasticité neuronale, du temps entrepris, de ses marqueurs (comme la douleur par exemple) ; autant de facteurs qui ont un impact direct sur les possibilités de rééducation et les nouvelles conditions de vie.

A l’inverse d’un corps subjectivé par le biopouvoir, le corps hybride doit contribuer à éclairer la critique sur le caractère arbitraire des normes corporelles, qui façonnent le corps bioculturel de l’homme en société. Il est indispensable de ne pas oublier que tout analysable peut-être subverti et que le devenir de l’homme n’appartient qu’à lui, entre imaginaire et réalité, entre biologie et culture, la condition de son bien-être, libre à lui, entre recherche, connaissance, bioéthique et progrès, d’en redessiner les frontières.

Judith Nicogossian, docteur en anthropologie bio-culturelle

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http://www.liberation.fr/evenements-libe/2015/11/12/vers-un-homme-augmente_1412818